Paris-Tristesse

Les mots qui suivent relatent la courte vie de (F), un personnage de fiction aux cheveux clairs et à l’épiderme moite. (F) est mort brutalement, à la fin de l’automne de l’année 2017, après avoir vécu quelques semaines troublantes à Paris. Les circonstances exactes du décès sont, à ce jour, non-élucidées. Le narrateur, d’emblée, souhaite préciser qu’il n’est pas (F) et qu’il ne s’associe, d’aucune manière, aux agissements et aux tourments de ce dernier. Derrière ce récit, il espère, en toute simplicité, éclairer le mystère de ce jeune-homme, anti-héros à la beauté magnétique, dont les effluves de châtaignes brûlantes  attiraient sur sa bouche des baisers tremblants.

Au croisement de la rue de Charonne et du Faubourg Saint-Antoine, (F) vide dans le verre de (M) les dernières gouttes écarlates d’une bouteille d’un pinot noir, légèrement frais. À la chaleur d’un intérieur illuminé de cires dégoulinantes,  ils se regardent et s’écoutent. (M) transpire d’une musique italienne dont les échos forment de petites rides aux coins de ses yeux ; (M) dont le torse est enveloppé d’une laine, grossièrement tricotée. Bientôt, (F) y plaquera son corps, afin de maintenir l’équilibre sur le scooter, contournant la Bastille. À ce moment, la circulation de son sang est rapide. Le cœur se contracte, expulse, respire. Il bat la chamade au son de l’été de Vivaldi. Les cordes grattent, vertigineuses et suffocantes. Dans la nuit, le rythme cardiaque de (F) est endiablé et identique à celui qu’il avait eu à la lecture du mail d’Aurore, la juriste chargée des relations internationales du barreau de Paris. Elle lui avait appris, quelques temps plus tôt, qu’il était accepté pour participer au stage international. Un évènement dans la vie du jeune avocat, dont la principale occupation consistait à lacer ses baskets et compter deux par deux les remous de l’Ourthe glissant aux abords de son bureau.

À l’Ecole de Formation du Barreau, (F) rencontre des confrères, venus d’ailleurs pour des raisons diverses : l’Irlande angoisse de se confronter au Brexit ; l’Espagne fuit la Catalogne et les difficultés de la langue en justice ; l’Algérie veut boire et fumer, librement ; la Syrie cherche une terre d’accueil, où elle ne fera pas l’objet d’un emprisonnement pour avoir osé penser autrement. Sans but, ni motif légitime, (F) – la Belgique – a presque honte de n’être venu pour rien. Il aspire simplement à être heureux et fuit, tout au plus, une certaine forme de mélancolie, qui l’enveloppe et l’étouffe au plat pays des stupéfiants. Durant les cours, les échanges sont vifs, l’Allemagne est incisive avec les interlocuteurs français, le Niger et le Gabon dénoncent l’hypocrisie et la corruption, tandis que le Liban, avec charme, émoustille. Tous, y compris (F), semblent toutefois se réunir autour d’un même sentiment, celui du juste, celui qui fait gronder lorsque les choses ne vont pas. Avec les mots, ils s’expriment et argumentent. Sous leurs pieds, des racines croissent et s’entremêlent dans des sables salés. À bord d’un paquebot, une vieille grisonnante ajoute que le cœur des femmes est un océan de mystères.

Photo F

Lorsqu’il traverse pour la première fois la cour intérieure du cabinet VIGO, spécialisé en droit pénal des affaires, (F) a l’esprit toujours coincé dans les Buttes Chaumont (au Rosa Bonheur), où il dansait sous Vernon Subutex quelques heures plus tôt (120 battements par minute). Le choc est donc terrible lorsqu’on lui pose brutalement un dossier de fraude fiscale et de blanchiment de fraude fiscale sur le bureau, un lundi matin. Au fil des jours, pourtant, il s’habitue à cette vie, cette cadence : Procureur de la République, détention provisoire, comparution immédiate, question prioritaire de constitutionnalité, relaxe, pas de peine plancher (ah non, surtout pas), et déjeuner en paix, avec une bande de jeunes collègues, adorés et futés. Le vendredi, d’ailleurs, ils s’échappent plus tôt, pour boire du cointreau, à la lueur des maux traités : cybercriminalité, séquestration, terrorisme, violences aggravées.

Au bistrot du peintre, (F) boit des pintes de bière avec (FL). Plus tard, en l’attendant, (F) soignera une plaie, née sur son bas ventre, avec de l’alcool. Au musée Maillol, puis au théâtre du petit Saint-Martin, une drôle d’impression, piquante, que l’existence est née de ce trou, béant. La tête tourne, sans cesse. Faudrait-il réparer les vivants ?

Cette blessure, d’où venait (F), se refermait à l’orée de l’ennui, comme une cicatrice de la nuit, et n’en finissait pas de se rouvrir, sous des larmes qu’affirmait le désir. Ainsi, en pressant des doigts sa vigne, l’avocat n’en pouvait plus de pleurer, inondant le parquet de flaques noircies par l’encre des mots tatoués sur la peau de ses cuisses : à l’impossible je suis tenu ; l’oeuvre est une sueur. Il voulait surtout coudre ce plaisir parisien pour que cogne sa fièvre, comme un tambour et pour toujours.

Pour éviter tout malentendu, le narrateur précise que (F) n’a pas lésiné sur son travail. Il a d’ailleurs, sans aucun doute, brillamment représenté son barreau lors de cette expérience. Il pense que la curiosité intellectuelle est la clef de voûte d’un épanouissement professionnel. Finalement, (F) n’était donc pas perdu dans le droit étranger, car, pensait-il, le raisonnement (universel) domine nécessairement la règle (nationale). Aussi, dans des draps lessivés de lavande d’un appartement Boulevard Voltaire, (F) en regardant (R) y voit en réalité (B), un confrère liégeois, désiré azuré.

En cavale dans les rues piétonnes du Marais, (F) passe ses dernières heures à galoper. Une course folle, haletante, traversée par de douces pensées. Dans le quartier juif, il se remémore les visages colorés de ses confrères et amis, cette soirée d’adieu arrosée au champagne, ce cours d’art oratoire dans le bureau d’un grand plaideur, la majesté des institutions françaises effleurées lors de l’une ou l’autre visite, le concours de la Conférence des secrétaires dans la salle magique du Conseil de l’Ordre. Il se rappelle la richesse de ces jours passés, le trésor qu’il emporte avec lui, serré tout contre sa poitrine, est précieux. À cet instant, (F) sourit. Avant de tomber. Dans une fosse.

Au cimetière du Père Lachaise, (F) est enseveli sous les gravats. À sa droite, le corps squelettique de Marie Trintignant, une amie, à qui il chuchote qu’elle est toujours aussi belle, après la haine et malgré les coups, et qu’elle manque terriblement à ses garçons. L’abandon, entouré d’abandon, tendresse touchant aux tendresses, c’est son intérieur, qui sans cesse, se caresse, dirait-on.

Sur un ordinateur à la pomme croquée, le narrateur, les yeux embués, termine le récit de (F), dans le thalys Paris-Liège. Nous sommes le 2 décembre 2017, retour à l’envoyeur. Quelle vie ! Quelle aventure… Le narrateur se pince la lèvre inférieure. Qu’est-ce qu’il voudrait vivre pareille expérience. Il n’aurait par contre jamais osé la raconter, et encore moins l’écrire à destination d’avocats coincés de Province (ils n’auraient rien compris de toute façon). Installé confortablement sur son siège, le narrateur se prépare alors à dormir un peu. Quelques mètres plus loin, un voyageur approche et s’installe en face de lui. Le narrateur, alerté par un mouvement, ouvre les yeux. Il croise à cet instant le regard noir charbon de l’inconnu, dont l’esprit, déjà, semble enivré par une odeur de châtaignes enflammées.

 

Le narrateur,

Participant belge au stage international au Barreau de Paris.

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